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RENCONTRE AVEC JOSEPH DAVID

 

MERCREDI 10 MAI 2017 À 18h30

EMA / École Municipale d’Arts, place de Picardie (Entrée rue Félix Adam)

62200 - Boulogne-Sur-Mer

ENTRETIEN AVEC L'ARTISTE

La Saison Vidéo présente le jeune artiste Joseph David pour la projection de PUMP, son premier film. Dans celui-ci, il invite l’artiste britannique Andrew Kötting à partager son temps et son trajet en pompant sur une draisine. Détachés du sol et en hauteur, ils ont choisi l’ancien viaduc de 18 km initialement construit pour l’Aérotrain élaboré par Jean Bertain en 1969. PUMP est un éloge de l’absurdité et de la lenteur : un voyage insolite, un voyage intérieur et qui ménage des rencontres gratifiantes. 

Deux hommes, deux paires de bras pour une action: POMPER. Perché à huit mètres au dessus du sol, deux Sisyphe s’activent à mouvoir une étrange structure sur un viaduc de béton. Pourquoi pompent-ils ? Nous n’en savons rien, eux non plus ! Tout ce que nous savons, c’est qu’ils s’évertuent à pomper, allant d’un point à l’autre du tronçon long de 18 km. Des champs de la Beauce jusqu’à la forêt et la banlieue d’Orléans, ils posent leur regard sur le monde d’en bas avec lequel ils communiquent parfois, et sur le monde d’en haut dans lequel ils se sont isolés. JD

Entretien

 

YOU ARE MY SUNSHINE, MY ONLY SUNSHINE…

 

Mo Gourmelon: Tout d’abord arrêtons nous sur le titre de votre film. PUMP qui sonne comme une onomatopée. A-t-il été choisi dès le départ ? Le sous-titre « Une adaptation libre du mythe de Sisyphe », donne le ton. Comment est né ce projet plein d’allant et d’ardeur qui file vers l’absurdité ? 

 

Joseph David: Au départ, le projet s’intitulait And meanwhile, they pumped... (Et pendant ce temps, ils pompaient...). C’est le titre du premier teaser, la première démo du projet1. Lors d’une commission pour une subvention, un des membres du jury nous a conseillé de créer un titre plus court et « dynamique ». Nous n’avons pas cherché longtemps et je ne regrette en rien ce choix.

Le sous-titre est là pour donner une information aux spectateurs car le film est bien une adaptation libre du mythe notamment la version écrite par Albert Camus. Au lieu de pousser, chaque jour, une pierre en haut de la montagne, nous pompons avec Andrew Kötting sur une draisine à bras sans BUT vers RIEN sur l’ancien viaduc de l’Aérotrain. Le projet est né très simplement. Le viaduc fait partie de mon paysage, il se situe près d’Orléans, ville où je suis né et où je retourne régulièrement. Un jour, lorsque je prenais le train, une image m’est venue en tête en passant devant le viaduc : celle de deux hommes en train de pomper sur celui-ci. En rentrant au Fresnoy, j’ai raconté cette image à Andrew, l’artiste invité qui me suivait sur mon projet de première année. Il fut très emballé par l’idée et m’a encouragé à écrire un projet. Un jour en déconnant, je lui proposai : si je trouve les subventions, es-tu prêt à pomper avec moi ? Le YES fut immédiat. La mise en œuvre du projet par contre fut très lourde...

 

MG: Avec le mythe de Sisyphe, l’accomplissement de l’acte est réduit à néant chaque jour. La peine se renouvelle indéfiniment selon un inachèvement et échec perpétuels. Une punition est infligée. PUMP excelle dans la gratuité du geste, cependant contrairement au mythe, la draisine alimentée à bouts de bras progresse. L’accession au point d’arrivée (s’il a un sens) pourrait mathématiquement s’évaluer entre le kilométrage de l’aqueduc et ces progressions journalières. Nous les partageons avec vous et Andrew Kötting, selon vos humeurs, échanges et rencontres extérieures. L’enjeu du projet me semble posé dès sa présentation initiale. « Finit-on par arriver quelque part lorsque le voyage n’a d’autre but que celui d’être fait » ?

 

JD: La question finale du synopsis que vous reprenez me gêne un peu aujourd’hui car elle oriente trop la manière de voir le film. J’hésite d’ailleurs à la garder dans la communication du film. Pour revenir au mythe, le sous-titre indique bien une adaptation libre, il ne s’agit ni d’une représentation du mythe dans un sens littéral, ni de fournir une interprétation exacte de la pensée camusienne, même si je m’en suis évidemment inspiré. Certes dans le film, le fait de pomper est gratuit, mais il symbolise la répétition du quotidien à laquelle l’homme est soumis (le caractère insensé de notre existence, le caractère tragique et sans issue de l’expérience, la répétition de gestes dérisoires et vains…). L’essai de Camus commence par une formule foudroyante et qui pour moi avait une résonance particulière : « ll n’y a qu’un seul problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. ».La phrase qui clôt l’essai a été déterminante dans la genèse du projet : «Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.».C’est le renversement du mythe qui est intéressant. Certes, Sisyphe recommence chaque jour à pousser cette pierre mais il y découvre en même temps un monde…

En ce qui concerne la forme, il faut savoir que le projet a mis six années pour voir le jour. Les idées et les volontés de départ ont évolué. Quand j’ai pensé le projet, je voulais absolument qu’il y ait plusieurs allers-retours. C’était impossible pour des raisons de logistique. Pendant le tournage, nous avons tenté de maintenir l’illusion des allers-retours mais ce n’était pas concluant au montage. Avec le monteur Baptiste Evrard, nous avons donc décidé de faire croire à un seul aller. Nous avons donné cette illusion par le montage et le film est truffé de faux raccords. La « progression » que vous évoquez est pour moi assez anecdotique, que nous avancions ou pas n’est pas très important, c’est la répétition du geste (le pompage), qui l’est. (Peut-être une autre piste de lecture, celle de l’éternel retour nietzschéen…)

La question du but est intéressante. Comme vous le disiez « PUMP excelle dans la gratuité du geste » c’est, vous l’avez compris, ce qui est important pour moi. Au risque de vous donner mal à la tête et de perdre définitivement les lecteurs, je ferai une dernière référence à Georges Bataille cette fois… Un jour, j’écoutais une interview ancienne dans laquelle il disait de son œuvre qu’elle essayait de délivrer l’existence du but. J’espère que le film y parvient un peu.

Finalement, on arrive quelque part … (rire)

 

MG: Pouvez-vous revenir sur le choix d’Andrew Kötting pour partager cette épopée ? Pourquoi lui ? Comment avez-vous procédé pour cohabiter ensemble dans cette promiscuité ? Andrew Kötting nous saisit par son entrain, sa bonne humeur, sa qualité d’acteur. Je ne le connais pas. Peut-être ne joue-t-il en étant totalement spontané. Comment êtes vous parvenu à ponctuer cette quête de rencontres dans les champs ou hameaux dressant au passage de beaux personnages et portraits dans ces échanges ?

 

JD: Comme je le disais, j’ai rencontré Andrew au Fresnoy. La découverte de son cinéma fut une bouffée d’oxygène pour moi. Ce que je voyais, ce que j’entendais, pouvait me faire mourir de rire tout en me terrifiant par la magnifique cruauté de la vie qui crevait l’écran. Si j’ai proposé cette aventure à Andrew, c’est, entre autres, parce que nous avons des points de vue communs sur le « réel » et sur la manière de se reconnecter à lui. La physicalité de l’acte artistique en fait partie. Il me semblait qu’en pompant comme deux fous, perchés sur un viaduc abandonné, nous pourrions refléter quelque chose de la condition humaine. Et, si j’ai convié Andrew à pomper, c’est pour sa « folie furieuse ». Un homme capable de pédaler dans un cygne en plastique durant quatre semaines, de parcourir les côtes anglaises en camping-car avec sa fille handicapée et sa grand-mère de 85 ans et d’emmener dans un périple les silhouettes gonflables de ses père et grand-père morts, est le compagnon de pompage idéal.

Durant toute l’écriture du film, je me suis en effet posé la question de ce qu’allait être notre quotidien. En même temps, le mode de vie sur cette structure serait celui de l’adaptabilité. Nous allions vivre et partager sept jours sur 9 m2. Une vie contraignante dans un espace réduit qui fait la même superficie qu’une cellule de prison, mais à ciel ouvert. C’est pourquoi, j’ai voulu découvrir le quotidien d’Andrew. J’ai alors passé un weekend chez lui en décembre 2011. J’ai découvert qu’Andrew était comme dans ses films : authentique, excentrique, une force de la nature à la vitalité débordante. J’en ai d’ailleurs fait un portrait vidéo. En 2015, l’été avant le tournage, il m’a également accueilli dans sa maison des Pyrénées. Une maison complètement isolée dans la montagne, au confort spartiate. La vie était rythmée par le soleil. Pour se laver, il fallait aller à la source glaciale mais revigorante. On a beaucoup marché, échangé sur nos vies. Une complicité, s’est renforcée durant ces vacances. La cohabitation ensuite s’est faite très naturellement. Andrew dans le film est un compagnon. Honnêtement, même si ça ne se voit pas trop à l’écran, le plus difficile à supporter, c’est sans doute moi ! Heureusement, qu’il y a les pilules de différentes couleurs…

Des rencontres de deux sortes étaient prévues dès le départ : les imprévues et les programmées. L’hypothèse de départ était que la bizarrerie de notre situation provoque des rencontres et engendre des discussions. Les gens nous parleraient peut-être plus facilement avec ce protocole de communication décalé : discuter avec deux hommes perchés à huit mètres du sol. Cette hypothèse s’est confirmée très rapidement et a donné lieu à des échanges incongrus. Il y avait ensuite les rencontres programmées. Ce sont des gens qui donnent un sens à ce voyage. Ces deux types de rencontres jouent ainsi sur le registre du documentaire et de la fiction. Ces personnages sont-ils réels ou fictionnels ? Au spectateur d’émettre ses propres hypothèses.

 

MG: Je trouve Andrew Kötting très protecteur à votre égard. Je retiens particulièrement une scène, quand il vous dit : « good pilules, english breakfast ». Il donne l’impression d’avoir pris le ravitaillement en main, ainsi que les remontants. Il a une façon de ne pas séparer le chant des activités diverses, scandant ainsi un effort, et quand il rentre en communication avec quelqu’un…

 

JD: Comme évoqué précédemment Andrew est un compagnon. Je ne sais pas s’il est vraiment protecteur. Cette impression vient peut-être du fait qu’il est plus costaud, plus fort, plus âgé, qu’il a plus d’expérience. Cela lui donne une humanité qui peut sembler enveloppante.

Concernant les chants, ils étaient très présents dans les rushes. J’ai voulu les garder. Dans la vie, il est souvent en train de chanter, d’émettre divers sons avec sa bouche… D’ailleurs, c’est un excellent créateur sonore. Le travail sonore qu’il opère dans ses films est impressionnant. Il fallait donc utiliser cette matière. Elle a permis de ponctuer le film et nos efforts. La chanson « You are my sunshine, My only sunshine… » est devenue un leitmotiv dans le film. Andrew la met à toutes les sauces pour le meilleur (en l’offrant à ma grand-mère) et pour le pire (en me l’apprenant), je chante vraiment comme une casserole !

 

MG: Vous avez eu accès aux images d’archives et vous y avez eu recours dans votre film, qu’avez vous sélectionné ? Qu’est ce qui vous attire dans cette utopie ? Votre projet s’est élaboré dans la durée. Avez-vous effectué des changements notoires ? Et dans l’affirmative, quelles ont été les discussions, les rencontres, les lectures ou les œuvres vues qui ont pu influer la transformation de votre projet ?

 

JD: Il y a deux types d’images d’archives : celle du projet de l’Aérotrain et des archives personnelles d’Andrew et de moi. Le film s’ouvre avec les images d’archives de l’Aérotrain. Nous le voyons filer à toute vitesse sur la ligne d’essai de vingt kilomètres de long situé près d’Orléans. Ces images nous replongent dans les années 60 et nous montrent son utopie : la grande vitesse. Le projet de Jean Bertin rejoignait l’imaginaire collectif, à une époque où l’engouement pour les technologies nouvelles donnait des raisons de croire à un accroissement illimité de la vitesse (Concorde, projet Apollo...). Nous avons détourné le viaduc de l’usage auquel il était destiné. Il était conçu pour recevoir un train qui y glissait à la vitesse de 430 km/h et nous y installons un véhicule archaïque, moyen de locomotion des pionniers du train, qui se meut péniblement à la vitesse de 3 km/h. La confrontation des images d’archives de ces essais avec notre lenteur permet ainsi de jouer avec le registre du burlesque.

Il y a ensuite les images d’archives personnelles, essentiellement les miennes. Celles d’Andrew renvoient à un accident de moto qu’il a eu quelques années avant le tournage. Les miennes ponctuent le film à travers des sortes de rêves. Elles sont assez mystérieuses, elles renvoient à un passé qui est à l’origine du projet. Il est difficile d’en dire plus sur l’utilisation de celles-ci car elles ont un rôle clé dans le film.

Concernant les changements notoires, il y en a eu un sur ma tenue. Au départ, je voulais changer de vêtements tous les jours. Ça aurait été une belle erreur de le faire. En effet, nous n’aurions eu aucune souplesse au montage. Ensuite, comme je le disais il y a l’abandon des allers-retours. Il me semble que c’était les principales décisions par rapport à la mise en réalisation du projet. Le film ne repose pas sur un scénario, il y avait un canevas de base avec lequel on pouvait jouer. Le film s’il s’était tourné par ailleurs comme prévu en 2012/13, aurait été beaucoup plus axé sur le mythe de Sisyphe et aurait été beaucoup moins narratif dans un sens cinématographique. Je sortais du Fresnoy où j’ai produit deux installations et je viens des arts plastiques. Ma pratique est orientée vers la vidéo et la performance. En signant avec L’image d’après, la société qui produit le film, les productrices Maud Martin et Annabelle Gangneux m’ont poussé à écrire davantage. Le projet a alors pris de l'ampleur et s’est précisé. Le film combine le documentaire, la fiction et la performance.

 

MG: J’aborde une partie délicate... En spectatrice avertie et concernée, je repère le sigle EPSM qui apparaît deux fois. Il ne sera pas forcement interprété mais sa reconnaissance place le film dans un élan de vie, une sorte d’exutoire, une volonté et une énergie retrouvées dans un enjeu tout à fait personnel. Le fait d’être rescapé incite parfois à entamer un voyage quelle qu’en soit sa nature. Andrew Kötting parle volontiers d’un journal des cicatrices, avant qu’apparaissent les images de son hospitalisation après son accident de moto. Je vous trouve également bien libre dans l’évocation de votre cancer entre la vision de votre corps et les images IRM. Vos cicatrices échappent à la victimisation.

 

JD: On voit en effet EPSM, c’est à dire Etablissement Public de Santé Mentale. C’est la nouvelle appellation pour remplacer HP (Hôpital Psychiatrique). Je préfère celle d’origine. En dehors du terme, rien n’a changé dans ces lieux. Dans le film, on joue beaucoup avec ces initiales d’HP. En Angleterre, c’est une sauce et comme tout bon anglais Andrew l’aime. Ça a fait tilt dans ma tête. Il fallait jouer avec ces initiales et surtout dans ce dernier rêve nocturne où Andrew me sert un english breakfast. Même si on ne comprend pas EPSM, différents détails qui parsèment le film sont là pour faire comprendre mes séjours en HP. Est ce que le film est un exutoire, un élan vital … ? Là, je laisse le spectateur libre, il faut bien qu’il travaille.

Pour finir, mon parcours commence aux beaux-arts à Cambrai. Mon corps fut très vite un médium, un lieu d’expérimentation. Mon cancer a certes été une épreuve mais ce fut en même temps une continuité dans l’expérimentation. J’ai continué à faire des photos et des vidéos où je me mettais en scène. Je pense que j’ai une sorte de distanciation avec le spectacle de mon corps. J’essaie de proposer quelque chose au spectateur à travers celui-ci.

 

 

  1. Le teaser est consultable à l’adresse suivante https://vimeo.com/31031851

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