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JULIE CHAFFORT
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Le mot qui vient à l’esprit à propos du film de Julie Chaffort « La barque silencieuse » est celui de tableau(x) qui subtilement se succèdent, s’enchaînent. Comment tenir ces poses figées, ou boxées ou dansées sans l’arrière plan paysager, sans les chants, la musique, les instruments et le craquement d’un disque, qui travaillent ensemble afin d’écouter pour voir et de voir pour entendre ? La brume matinale suspend le cours du temps, immobilise. Quoi de plus normal tout à coup qu’une chorale attentionnée s’adresse à un cheval de toute évidence captivé ? Julie Chaffort a voulu pour son film, tourné à Monflanquin, faire participer les habitants de cette ville. Elle a donc fait des rencontres dans les diverses associations sportives et culturelles. Elle a invité les participants à jouer devant la caméra, ce qu’ils exécutaient déjà sans elle et ce pourquoi ils s’entrainaient. Une représentation très singulière advient, par le déplacement dans les paysages créant de l’incongruité et parce que certains sont affublés de costumes insolites. Chaque personne dotée d’un physique atypique ou d’une démarche désarticulée devient un personnage fabuleux qu’il serait hors propos de moquer.

« La barque silencieuse » est précédé par « Pas un bruit ». Ce film contrairement à « La barque silencieuse » a été tourné avec des acteurs que Julie Chaffort connait bien. La trame du film, les voix off font directement référence à des fragments de nouvelles écrites par Tarjei Vesaas et réunies dans le livre « La barque le soir ».

Pas un bruit

2014, 22 mn 28

L’idée de réaliser ce film est venue à la suite de « Hot-Dog ». C’est en fait le dernier plan de ce film qui m’a donné envie de réaliser « Pas un bruit » : un film tourné caméra à l’épaule, en plans rapprochés et sans accessoires. En somme, aller à l’inverse de tout ce que j’avais produit jusqu’alors. Mais curieusement, ce film s’est réalisé dans une grande douceur, sans aucuns doutes et sans aucunes frustrations.

Pour cela, j’ai décidé de travailler avec des acteurs que je connaissais bien et qui connaissent eux–mêmes très bien mon univers artistique et ma façon de travailler. Il fallait qu’il y ait une grande confiance entre nous car quand nous tournions, il fallait que l’acteur s’abandonne totalement à la caméra. Ce n’est pas un exercice facile. Il y avait une grande proximité entre la caméra et le corps de l’acteur. Il fallait pouvoir accueillir cela. Nous avons tourné dans le territoire des Jalles, à l’aube et au coucher du soleil durant le mois de mai 2013. 4 jours de tournage. En parallèle de ces images, je voulais qu’il y ait des voix off qui traduisent l’état émotionnel des personnages, leurs questionnements, leurs doutes. J’ai choisi alors de composer un texte à partir de fragments de plusieurs nouvelles écrites par Tarjei Vesaas dans le livre « La barque le soir ». Il y a aussi des compositions personnelles. Tarjei Vesaas a cette capacité d’être à la fois dans le réel et l’imaginaire. Il arrive à dire les pensées intimes, à faire surgir les conflits intérieurs tout en étant d’une grande poésie. Je trouve cela rare. Je me suis permise de réutiliser ses mots, de recomposer des phrases avec ses mots et les miens pour raconter la pensée des trois personnages de « Pas un bruit ». JC

La barque silencieuse

2015, 32 mn

J’ai réalisé « La barque silencieuse » lorsque j’étais en résidence à Pollen à Monflanquin. J’ai décidé de ne réaliser un film qu’avec les habitants du village et des alentours. Je n’avais pas d’idées de scénario au préalable. Alors pour commencer à écrire et rencontrer les villageois, j’ai assisté à plusieurs réunions de diverses associations. J’ai ensuite commencé à avoir des idées de mise en scène avec le club de boxe et la chorale « Le Prince Noir » de Monflanquin, le groupe de musique médiéval « Temps Clar » et j’ai rencontré des personnes formidables comme le dentiste et l’épicier du village, une danseuse de flamenco, une éthologue, un VRP,… qui m’ont donné leur confiance sans se poser de question et qui m’ont laissé les mettre en scène dans des situations plus qu’inhabituelles. De ces rencontres sont nées des scènes que j’appelle « tableaux » : des plans séquences en caméra fixe où se joue une situation, tel un tableau en mouvement, où le paysage est omniprésent, tel un personnage récurrent du film. Je voulais réaliser des portraits des personnages car « La barque silencieuse » est bien une fiction. Je suis partie d’un savoir-faire que j’ai transformé via la mise en scène, le costume, le lieu, le contexte. Chaque scène relève souvent de la performance : je réalise quelques prises tout au plus où je demande au personnage de réaliser une prouesse technique et/ou physique ou d’être dans une situation inconfortable et/ou atypique. Au fur et à mesure du tournage, je me suis rendue compte que le chant et la musique prenaient une place considérable, que ce film devenait un film musical, que les émotions, les intentions passaient par le son. J’ai donc décidé d’entrecouper chaque scène par une sorte de respiration : des plans de paysage brumeux où une voix off fait le lien entre chaque tableau. La barque silencieuse est une sorte de fable, un questionnement, un souffle. JC

ENTRETIEN

Mo Gourmelon : Vous donnez comme indice à la conception de vos derniers films l’auteur de « La barque le soir », Tarjei Vesaas. Je me suis donc pliée au jeu de le lire à votre suite afin de vous saisir entre ses lignes. Votre écriture personnelle visant à prélever des fragments de textes afin de vous les approprier, par mixage et ajouts de vos propres mots et considérations. Comment l’univers de Tarjei Vesaas est entré en résonnance avec vos projets ? J’ai aussi l’envie de vous poser la question de Tarjei Vessas : « A qui parlons-nous quand nous nous taisons ? » qui figure comme emblème dès les premières lignes de la préface du livre.

 

Julie Chaffort : Le texte « La barque le soir » de Tarjei Vesaas fut un grand bouleversement quand je l’ai lu car j’y ai vu mes propres personnages de mes films. Ces nouvelles font écho à ce que je me raconte des personnages que je crée. C’était très troublant. Il y a aussi dans ses textes la notion de temps, de durée qui est primordiale dans mon travail. Le temps comme endurance. Il parle du chant aussi. Il a un rapport à la nature et aux animaux, aux insectes, aux fleurs qui rejoint mon rapport aux êtres : c’est à dire qu’il n’y a aucune hiérarchie entre chaque espèce, entre chaque être. Ce qui me plaît ce sont également les non dits entre les personnages. Ce que l’on cache, ce qu’on n’ose jamais dire. Ses mots étaient une évidence, ses phrases très claires à mes yeux, au regard de mes personnages. Je me suis donc fortement inspirée de ses écrits pour recomposer des phrases, des pensées pour enrichir ce que je voulais raconter des personnages. Son écriture m’a permis d’avancer dans mon travail : après l’image, de mettre des mots sur mes personnages. Le texte amène une piste de lecture supplémentaire et humanise le personnage. Pour répondre à « A qui parlons-nous quand nous nous taisons ? » : Je pense aux dernières phrases de « La barque silencieuse » : « Ai je parlé de ce que je ressentais ? Trop difficile. Trop bizarre pour être dévoilé par des mots ».

 

MG : J’ai plaisir à entendre dire dans votre film « Pas un bruit » : « Tout cela va si magnifiquement de travers. C’est terriblement passionnant. » Propos retenus dans La barque le soir. Avez-vous donc ainsi saisi une ambiance générale qui correspondait à ce que vous vouliez composer ?

 

JC : Ne pas comprendre parfaitement ce qui se passe mais avoir une impression de bien être, être dans une certaine torpeur et se laisser guider par elle. C’est comme ça que j’ai construit ce film, que je l’ai filmé. C’est un film de quête (oui, encore), on ne sait pas où sont les personnages, ni ce qu’ils font, ni ce qu’ils cherchent mais ils cherchent. Ils se questionnent. Etre dans l’indicible. Chercher à nommer une émotion, à définir ce que l’on ressent. Je dirais que c’est le propos de ce film. Ce pourrait être aussi une sorte de rêve. Etre dans les pensées intimes des personnages. Tout est assez instable.

La caméra bouge tout le temps. Il n’y a rien de figé. Je crois que c’est ce qui me plait dans l’écriture de Tarjei Vesaas. On est dans l’intime de la pensée, dans ce mélange de phrases parfois incohérentes mais qui se tiennent tout de même entre elles. De là, la poésie se met en mouvement. Il a une justesse d’écriture, de composition de phrases simples et brutes en même temps. Oui, c’est passionnant d’aller toucher une émotion, de chercher ce qu’on ne comprend pas mais de l’accepter, de l’accueillir. Etre dans le trouble et y rester. Quelles relations y a-t-il entre tous ces êtres? Que ce soit des humains, des animaux ou des insectes ? Car chacun interfère entre eux. « Tout cela va si magnifiquement de travers. C’est terriblement passionnant. » C’est ce que je fais aussi quand je filme : je cherche constamment, me mets en danger, suis surprise par ce que je découvre et j’adore ça.

 

MG : À un moment, dans « Pas un bruit »  le personnage masculin se met à chanter comme si chanter plutôt que dire convenait mieux à cet instant là. D’où vient cette chanson et plus généralement comment qualifiez vous votre univers artistique et votre façon de travailler. Pour rester dans les nouvelles de « La barque le soir » de Tarjei Vesaas, j’ai trouvé fascinant la nouvelle « Dans les marécages et sur la terre », j’ai apprécié « Le palais des glaces » et « Le vent du nord » est en attente.

 

JC : Le chant est omniprésent dans mon travail. Je viens de terminer, par exemple, une installation « Somnambules » où j’ai mis en scène sept chanteurs (tous d’univers très différents) qui chantent  dans le paysage. Cette installation est une pièce musicale, une sorte d’opéra où chaque chant se répond, se complète et est en lien avec le territoire que l’on voit à l’image. Le chant est un vecteur. Il traverse l’être et lui permet de s’exprimer. Le chant est direct et sa compréhension est immédiate. La parole est pour moi assez sacrée et souvent superflue. Je pense que le chant fait passer plus facilement l’émotion. Il est pour moi une manière d’expression universelle – comme la danse.

Je travaille de manière à me mettre souvent en danger, à être dans des zones d’inconfort. Le côté performatif du travail me tient en haleine et me surprend. Toujours. C’est laisser une part de création à l’imprévu, à ce qui m’entoure et à l’interprète. Cela apporte aussi une certaine fragilité au personnage et à l’action qui se déroule à l’instant T. On ne sait jamais ce qui peut vraiment arriver et c’est assez génial.

De fait, tourner en extérieur en pleine nature apporte de la surprise (le climat, les animaux, les insectes, le vent, …) Être dans le paysage dénude l’action et permet de la sublimer. Il apporte de la puissance aux situations et aux personnages et décale le propos. Je crée une sorte d’univers parallèle.

 

MG : Comment articulez-vous les courtes vidéos qui mettent en scène les figures du loup et des leurres animaliers : cris du loup enregistrés ou faux agneaux perturbants et vos installations dans l’espace dans lesquelles la présence de l’animal, du cheval par exemple, constitue un élément totalement imprévisible ? Stoïque il reçoit un chant.

 

JC : Que ce soit un cheval, un loup ou un cabri ; l’animal est imprévisible mais chacun – par sa présence - raconte quelque chose de différent.

J’ai commencé la série de vidéos autour des animaux en 2011. J’avais acheté un ballon gonflé à l’hélium en forme de cheval et je me disais qu’il fallait que je fasse quelque chose avec. Je me suis donc baladée toute une après-midi en pleine campagne avec mon petit cheval jusqu’à arriver près d’un enclos où une jument était là. J’ai donc attaché le fil de mon ballon à une pierre et l’ai déposé dans l’enclos quand la jument avait le dos tourné. J’ai allumé la caméra et j’ai filmé pour capter la réaction du cheval. Quand elle a vu le ballon, elle est devenue surexcitée et n’arrêtait pas de faire des allers-retours sur elle-même. Son comportement était assez impressionnant et drôle à la fois.

C’est comme ça que j’ai commencé cette série. J’ai voulu confronter l’animal à l’artifice, le vivant à l’inanimé (animaux naturalisés, peluches, …) Mettre l’animal face à sa propre représentation. C’est aussi – pour certaines vidéos, le prendre en dérision. Mais jusqu’où vont-ils croire au faux ? Ce qui est incroyablement génial chez les animaux, c’est qu’ils sont directs. Ils ne trichent pas. Leur réaction est entière. Le trouble/ l’émotion ressentis sont livrés totalement.

 

MG : Qu’en est-t-il de la réalisation de vos derniers projets ?

JC : À la fondation Bullukian à Lyon (suite au Prix Bullukian 2015), je présente l’exposition « Somnambules », qui est une installation vidéo à trois écrans, dédiée au chant dans laquelle sept voix se répondent, s’entremêlent et s’entrechoquent dans des paysages naturels. Ce projet vidéo a été pensé  en référence aux aborigènes d’Australie pour lesquels le chant fabrique le territoire, le chant fabrique le monde. Et si le chant meurt, une partie du monde meurt (le livre « Le chant des pistes » de Bruce Chatwin).Ce projet d’exposition a été construit comme un opus faisant l’expérience du sensible pour chaque protagoniste : des « scènes-tableaux » frontales et directes relevant de la performance physique empruntes de lyrisme et d’onirisme. « Somnambules » est une pièce musicale.

À la galerie le Pavillon à Pantin, à Paris, j’ai présenté le film « Les cowboys ». Comme point de départ du projet, j’ai décidé de vivre en immersion totale pendant une semaine avec neuf personnes handicapées dans un ranch où tout le monde serait habillé en cowboy. En somme, faire un film de cowboy où le cheval serait un poney, où les vaches auraient disparus et où chaque personnage s’exprimerait à travers des répliques de dessin animé… Les Cowboys est une fiction, construite au fur et à mesure du tournage, suivant les possibilités, les idées et les désirs de chacun. Ce film est une expérimentation, un risque, une surprise.

MG : Vos réalisations sont nourries de rencontres, de lectures, de musiques et de chants, comment faites vous coïncider vos préoccupations, vos goûts et les interprétations de vos acteurs professionnels ou non.  

JC : Tout cela dépend des projets, des rencontres et des possibilités.  Puisque mes préoccupations sont diverses et touchent plusieurs médiums, j’arrive toujours à faire surgir ce qui m’intéresse car là, est l’enjeu de l’artiste. Je ne me vois pas faire quelque-chose où je ne me retrouve pas. Je choisis assez bien les personnes avec qui je travaille et je vois très vite si je peux ou non les emmener dans mon univers et via ma façon de travailler. A partir de là, une confiance s’installe entre eux et moi et tout devient possible.

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