Accueil

RENCONTRE AVEC KEVIN VOINET

présentation de son film David

 

JEUDI 30 MARS 2017 À 14 H. ESAAT

(ÉCOLE SUPÉRIEURE DES ARTS APPLIQUÉS ET DU TEXTILE) 

539 AVENUE DES NATIONS UNIES – 59100 ROUBAIX

 

ENTRETIEN AVEC L'ARTISTE

La projection du film David de Kevin Voinet est associée au programme en ligne LA MORT VOUS VA SI BIEN avec ce film donc et deux autres de Akiko Okumura et Tamar Hirschfeld.

David, 2014, 27 mn

Production Le Fresnoy, Studio national des arts contemporains

Kevin cherche à savoir qui était David. Il ne l’a jamais connu. Il ignore presque tout de lui. Pourtant, ils ont le même père. Naviguant entre fiction et documentaire, le film explore plusieurs pistes de réflexion, du réel au fantasme, de l’identité à l’absence. KV

Mo Gourmelon : La banalisation des divorces, a créé des liens nouveaux entre les enfants regroupés dans les familles, dites recomposées, ou s’ignorant et conjurant l’éventuel provisoire de ces nouvelles unions. Le demi frère, la demie sœur et le « rien », c’est-à-dire sans filiation directe, sont les nouveaux partenaires à considérer. Comment est né ce projet de révélation filmique du personnage David, qui porte le nom de l’inconnu ?

Kevin Voinet : Le prénom David, est à la base, tout ce dont je dispose. Un prénom donc, rien de plus. Un peu comme un pays dont on ignorerait tout. On ne peut que s’inventer des histoires. D’où le titre du film. C’était un point de départ, et peut-être aussi secrètement, un point d’arrivée auquel je rêvais. Il s’agissait d’une histoire de famille, pas tellement secrète, davantage comme un fait annoncé puis oublié. On n’en avait parlé que très peu. J’avais 26 ans au moment du film, l’âge où David a disparu. J’ai commencé par me demander à quoi ressemblait sa vie quand lui avait 26 ans. Des images me vinrent. Un désir de fiction. Je crois que c’est à cet instant qu’est né le projet. 

 

MG : Votre film a été donc réalisé à l’âge de vos 26 ans date butoir à laquelle est décédé David accidentellement. À quel moment de votre vie avez vous pris conscience de l’existence d’un demi frère qui ne faisait pas du tout partie de votre vie. En aviez-vous des traces? Cette absence est-elle devenue un motif créatif?

KV : Nous avons tous les deux eu 26 ans, mais à une époque différente. Il y a un moment du film où je dis à mon père que malgré ça, j’ai le sentiment d’être le plus jeune. Ce qui est étrange aujourd’hui, c’est de me dire que je vieillis et que lui n’est plus. Je crois qu’il y a différentes manières de prendre conscience de l’existence de quelqu’un, et c’est aussi une affaire de temps. J’ai demandé un jour à mes parents ce qu’était un demi frère ou une demie sœur en rentrant de l’école. Je trouvais le terme curieux. Je ne pensais pas en apprendre autant! 

 

Je devais avoir autour de 9 ans. Ce même jour j’ai également appris que mon père avait été marié une première fois avant ma mère. Quant à la mère de David, c’était un amour de jeunesse, elle s’est retrouvée enceinte, lui avait 19 ans. Il n’était pas prêt à l’assumer. Quand on est enfant, on accepte plus facilement les faits, il y a moins de gravité. Je voulais surtout savoir son nom, son âge, où il habitait et s’il était possible de le voir. Ça l’était. Malheureusement, la rencontre n’a jamais eu lieu.

 

Il n’a jamais été question de famille recomposée en ce qui nous concerne. Mon frère et moi avons grandi avec deux parents, sans penser qu’un demi-frère existait quelque part. Ce qui est tragique ou absurde, c’est d’apprendre l’existence de quelqu’un puis sa disparition sans même avoir pu le rencontrer. En vérité, ce n’est pas tout à fait juste. La rencontre a eu lieu. David était présent à l’hôpital le jour de ma naissance, et il est venu voir mon père plusieurs fois quand mon frère et moi étions petits. Seulement, nous n’en avions pas conscience. C’était avant que nous déménagions dans le sud, nous ne savions pas encore.

MG : Aucune trace de David ni aucune référence à son existence n’étaient faites dans votre histoire familiale ?

 

KV : Mon père a encadré une photo de David dans le salon. Sans en parler pour autant. Cette photo représente son absence. Une absence que je n’envisage pas forcément comme un motif créatif, même si celle-ci a donné lieu à un film. Le mystère subsistait. Une fois adulte, il y a des choses sur lesquelles on veut revenir. On ne pose pas les mêmes questions. On veut savoir. On veut écouter aussi. J’ai d’abord évoqué l’idée de réaliser un projet autour de cette histoire à mon père. C’était une manière d’amorcer la conversation et de voir comment il allait réagir. J’espérais des anecdotes qui me permettraient d’en savoir davantage sur lui et sur David, afin de me faire une idée des faits et de la manière dont ils se sont déroulés. Il a accepté assez vite. C’est troublant de ne pas savoir à quoi s’attendre. On peut être déçu. Le dialogue peut être stérile ou délicat. Nous avions tous deux une certaine distance. Pour lui, les années avaient passées. Pour moi, David était un parfait inconnu. Je n’imaginais pas un instant que la parole de mon père interviendrait dans le film. Il y a eu un mouvement, qui parti d’un désir de fiction, s’est dirigé vers un désir de témoignage. Au final, c’est à travers les dires de mon père que je laisse émerger une possible ébauche de David.

 

C’est également une affaire de mémoire, très subjective et parfois aléatoire, avec des souvenirs ou des faits qui demeurent incertains. Je crois qu’à un moment j’ai voulu me raccrocher à cette parole, lui donner aussi son importance, en considérant ce regard sur la paternité. Même si désormais, lorsque je repense à David, c’est ce film qui me vient en tête en premier. Les conditions dans lesquelles il a été réalisé, avec son lot d’imperfections, de frustrations, ce que je changerais aujourd’hui dans la forme, ou dans l’écriture. C’est pour moi la plus grande ironie. Le projet a effacé David en quelque sorte. J’ai parfois l’impression que c’est un personnage de fiction que j’ai inventé de toute pièce. Comme s’il n’avait jamais existé. J’oublie ce que je ressentais avant le film, lorsque je me disais spontanément que mon père avait un fils, et que c’était aussi mon frère.

 

MG : Le film débute par votre jeu, interprétant votre demi frère, rôle de composition s’il en est, combinant un témoignage filmé de votre père et des archives familiales de votre petit frère et de vous, enfants et dans la pure tradition des films de famille. Comment avez-vous dosé le mixage ? Quel regard portez vous aujourd’hui sur le film ?

 

KV : Au départ, je pensais travailler avec un acteur et réaliser une fiction qui mettrait en scène la dernière journée de la vie de David. Au final, le projet est passé par beaucoup d’étapes, de l’écriture au montage. En dehors du fait de savoir qui allait interpréter ce rôle, la dimension de recherche est rapidement devenue plus intéressante. Ne sachant pas à quoi il ressemblait, je me suis dit qu’il serait plus juste d’avoir à l’écran quelqu’un qui tente de s’approprier le personnage, en réfléchissant à ce qu’il pourrait dire ou faire, et en essayant plusieurs choses. Il me paraissait plus pertinent de retranscrire cette absence en lui donnant corps, plutôt que de dresser un hypothétique portrait. C’est à ce moment que le choix de jouer dans mon film a fait sens. Le dosage s’est fait au montage. Partir d’une tentative de jeu pour arriver à l’incarnation du personnage aurait été selon moi trop linéaire. Je cherchais des allers-retours. Une histoire qui serait à la fois une fiction et un documentaire. C’est la raison pour laquelle le film passe par plusieurs registres d’image. Les images mettant David en scène ont un traitement plus cinématographique. Elles évoquent quelque chose  qui est de l’ordre de la projection, du fantasme et d’une rêverie autour de ce frère inconnu. Il y a bien sûr un désir de le faire revivre un instant, mais en le gardant à distance, dans un certain flou. Il fallait que ces plans puissent exister pour eux-mêmes tout en s’articulant avec le reste, sans illustrer pour autant les propos de mon père. L’entretien avec mon père est pour moi la partie la plus documentaire. L’unique intermédiaire entre David et moi. Il a amené un autre point de vue, une autre temporalité aussi, plus ancrée dans le présent. Quant au fait de l’avoir filmé, je crois que cela partait d’un désir d’enregistrer ce qu’il se passait dans son visage, ses silences, sa façon d’être. Et aussi parce que sa place dans cette histoire est autant, sinon plus, légitime que la mienne. L’utilisation des archives familiales s’est faite en dernier. Elles sont venues lier la partie fiction à la partie documentaire. Je ne voulais pas les utiliser telles quelles, au degré zéro. Elles ont un statut plus ambigu. Pendant une bonne portion du film on est tenté de croire que ces archives sont, ou pourraient être, celles de l’enfance de David. Comme l’évoque mon père plus tard, David n’a jamais été filmé et il ne possède que deux ou trois photos de lui. C’était une façon de lui créer un passé, de créer de la fiction, et  d’avoir un vis-à-vis entre notre famille d’un côté et lui de l’autre. Le traitement du son va dans le même mouvement, avec beaucoup d’allées et venues, du hors-champ et de la désynchronisation. Certaines phrases de mon père sont interrompues ou relayées par les miennes. Il y a une scène dans une voiture où les personnages à l’écran donnent l’impression de faire un play-back sur notre discussion en voix-off, ça produit un décalage amusant. J’aime les films de famille. C’est un sujet aussi intime qu’universel. Il y a toujours quelque chose à dire sur la famille, sur cette cellule complexe, sur les relations entre ses différents membres. Beaucoup de mes films préférés sont des histoires de famille : Incendies, de Denis Villeneuve ; Tout sur ma mère ou Volver, d’Almodovar, Little miss Sunshine, de Jonathan Dayton ; Festen, de Thomas Vinterberg, Fish Tank, d’Andrea Arnold, La graine et le mulet, de Kechiche ; The return, d’Andreï zvyagintsev, Stories we tell, de Sarah Polley… Ils ont tous une approche différente, c’est aussi la richesse du cinéma. Pour ma part je reste satisfait de ce premier film, et de la proposition que j’ai faite. Mais je ne le referais surement pas de la même manière aujourd’hui. Je serais sans doute plus radical, moins bavard. En me détachant d’éléments autobiographiques, quitte à être moins fidèle.

MG : Vous avez un talent indéniable d’acteur et notamment dans Ce film est un vrai film, 2012, qui est une succession de remake en playback, vous endossez l’image d’acteurs et de chanteurs célèbres voire idoles. David est-il votre premier rôle de composition pour lequel vous n’aviez aucune source iconographique et que vous ne pouviez confier à quiconque ?

KV : J’aime jouer. J’utilisais déjà le play-back dans ma première vidéo, et aux beaux-arts, j’ai continué à me mettre en scène dans des vidéos expérimentales. Un corps ventriloqué par la voix d’un autre, c’est fascinant pour quelqu’un comme moi qui s’intéresse à la question de l’identité et de l’altérité. Et puis le remake est une forme passionnante. Mais je dois avouer que pour ce film, c’était un travail différent.  Parce qu’il n’y avait pas de référent, d’une part, et parce que mon travail n’avait jamais été autobiographique auparavant. Il y a plus de pudeur à se montrer pour qui on est. C’est évidemment plus complexe de se mettre en scène dans une histoire familiale que de se déhancher sur Prince, du moins en ce qui me concerne. Plus sérieusement, je pense que j’aurais très bien pu confier le rôle à quelqu’un d’autre. Comme je disais, j’imaginais au départ un film qui serait joué par des acteurs. Je ne m’y voyais pas. Je craignais de me mettre à nouveau devant la caméra. Justement parce que je pensais que c’était le moment de prendre de la distance sur un sujet aussi personnel. Et puis en toute honnêteté, je craignais surtout de passer pour un imposteur qui se servirait de cette histoire comme prétexte à la mise en scène. Bernard Faucon, qui était artiste invité au Fresnoy et qui accompagnait le projet, trouvait au contraire qu’il était plus légitime que jamais que ce soit moi qui joue dans ce film. Pour lui c’était inévitable. David a disparu à 26 ans, j’avais le même âge, le film se tissait autour de la figure du père et me poussait à m’interroger sur mon rapport au double et au travestissement. Je crois que c’était une sorte de passage obligé pour moi, et c’est une expérience qui m’a beaucoup apporté. Je ne suis peut-être pas parvenu à articuler cette histoire de la façon la plus pertinente, mais je suis heureux d’en avoir fait la tentative, et d’avoir salué mon frère à travers ce film.

MG : J’aime beaucoup la scène du début de David, la cabine téléphonique qui marque une époque et celle du personnage qui reste en bord de route tandis que la voiture continue et disparaît, comme une séparation effective.

 

KV : C’est drôle que vous citiez la première et la dernière scène du film. Je pense d’ailleurs qu’il est question de séparation dans les deux séquences. La cabine téléphonique marque en effet une époque, elle place le personnage dans un contexte révolu. David et mon père se sont téléphonés plusieurs fois, je me suis dit que le film pourrait s’ouvrir sur cette séquence. Avec une communication à distance, chacun isolé dans leurs vies respectives, mais liés malgré tout. Avec l’espoir timide d’une possible rencontre. Il se clôt sur une séparation plus métaphorique, comme une frontière entre les deux éléments, qui se détachent et continuent leur route dans des directions opposées. On voit le personnage conduire puis fermer les yeux, ce qui fait allusion à la mort de David. Le plan suivant, on le retrouve sur le bord de la route alors que la voiture continue sans lui. Pour moi, c’est une scène de dédoublement. Dans la première partie, c’est mon demi-frère. Dans la seconde, c’est moi-même qui le quitte et le laisse aller. Mais je laisse aussi la scène ouverte à interprétation. Ce pourrait être moi au volant qui continue ma route, et David sur le bord, pour qui la vie s’arrête ici.

MG : La musique originale est de I apologize avec des textes chantés de Jean Luc Verna. Pourquoi avez vous fait ce choix et comment s’est passée cette collaboration ?

 

KV : J’ai découvert Jean-Luc Verna à travers son travail de performer dans les Body Double de Brice Dellsperger, qui sont des remake de films cultes dans lesquels il incarne tous les personnages, travesti. C’est un travail que j’apprécie beaucoup et qui résonne intimement avec ma pratique. Je ne savais pas qu’il chantait dans un groupe, c’est une amie qui m’a fait découvrir leur musique. Je suis tombé sur une reprise de Trust in me qu’ils ont enregistrée il y a quelques années. Un morceau planant et hypnotique, ça m’a tout de suite parlé. Et puis ils ont un son qui fait 90’s et que David aurait très bien pu écouter à la radio à l’époque, ce que je trouvais intéressant. J’ai contacté Jean-Luc Verna sur Facebook, un peu au culot sans le connaitre. Je lui ai envoyé le lien de « ce film est un vrai film »  en lui parlant de mon nouveau projet autour de mon demi-frère, et en lui demandant s’il serait possible d’utiliser ce titre pour le film. Il était d’accord. S’agissant d’une reprise, nous avons finalement préféré ne pas utiliser le morceau pour des raisons de droits d’auteur. Je suis alors revenu vers lui en lui demandant s’ils avaient des compositions originales. Jean-Luc m’a envoyé un live du titre Cunt Hunt en me demandant s’il me plairait. J’ai immédiatement accroché. Comme ils n’avaient pas d’enregistrement studio du titre, je leur ai proposé de venir l’enregistrer au studio du Fresnoy et de me le laisser libre d’utilisation en échange. Ils ont accepté. Le jour de l’enregistrement, ils m’ont proposé une version plus tribale de Cunt Hunt, sans guitare, c’était parfait pour le film. Comme le studio était réservé pour la journée, ils avaient prévus d’enregistrer six titres, et m’ont offert le choix d’en choisir quatre pour mon film. C’était un échange de bons procédés plus qu’une collaboration, mais c’était très généreux de leur part et je garde un très beau souvenir de cette rencontre.

MG : Vous avez un projet commun avec Pascal Lièvre, qu’en est-t-il ?

 

KV : Pascal et moi partageons tous deux un amour pour le play-back. C’est en ayant échangé plusieurs fois sur nos travaux respectifs que l’idée de collaborer ensemble a germée. Il travaille notamment autour de textes philosophiques qu’il détourne ou décline sous forme de performances. Il m’a confié ne pas avoir vocation à se mettre en scène dans ses vidéos, un choix qui s’est fait par défaut, n’ayant rarement trouvé quelqu’un qui partageait comme lui cette rigueur du play-back. Il m’a donc proposé de faire un play-back sur Le Corps utopique, une conférence radiophonique prononcée par Michel Foucault en 1966. Cette archive sonore est depuis 2012 publiée sur youtube dans sa version complète, avec une vidéo montrant deux images du philosophe. Le projet consiste à remplacer les images du philosophe, par moi-même performant en play-back la conférence. Nous souhaiterions le réaliser en plusieurs plans séquences, qui s’étaleraient sur l’ensemble d’une journée, du réveil au coucher. Ce qui proposera évidemment une autre lecture du corps utopique, avec un brun d’humour. Une fois réalisée, nous souhaiterions remettre l’archive sur la plate-forme internet, mais aussi la présenter comme une vidéo autonome. Une performance pourrait être envisagée dans un second temps, la performance d’une conférence que je performerais en direct avec la voix de Michel Foucault. Pour le moment, nous avons une première vidéo dont nous sommes plutôt satisfaits. Ce sera bien sûr quelque chose qui se dessinera et s’écrira au fur et à mesure des vidéos. Nous sommes tous deux assez pris actuellement, mais le projet est toujours d’actualité. À suivre donc!

© 2019 SAISON VIDEO.