OLIVIER BOSSON

Rencontre avec l'artiste

SAISON VIDEO 2018

MERCREDI 20 Juin 2018 À 18 H 30. EMA / ÉCOLE MUNICIPALE D’ARTS, PLACE DE PICARDIE

(Entrée rue Félix Adam). 62200 BOULOGNE-SUR-MER, 03 21 32 26 27. ecole.arts@ville-boulogne-sur-mer.fr

TROPIQUE

Une farce sur la mondialisation

2016, 58 mn

Scénario, Réalisation et Montage : Olivier Bosson

Production Offre Spéciale Films & l’Arteppes.

Ce film a bénéficié de l’aide au film court du département de la Seine-Saint-Denis

Avec : Eva Hadjal, Solène Georget, Mathilde Pasquier, Clément Portas, Shana Barragan, Nicolas Duret, Elodie Tobé, Raphaël Esposito, Jéromine Salvi, Théo Grapin, Marion Priem, Jonathan Guebey, Khalid Boukamel, Bertrand Ninet, Alexandra Robert, Chloé Tran-Guy, Caroline Gosset et Philippe Wicht

 

Le film a été réalisé dans le cadre de la résidence d’artiste 2015 de l’arteppes, espace d’art contemporain de la MJC des Teppes, Annecy, avec le soutien de la région Rhône Alpes (Fiacre) et du département de la Haute Savoie. Il a bénéficié de l’aide au film court du Département de la Seine-Saint-Denis.

La mondialisation avance. La Métropole s’étend, des géomètres actualisent les tracés, des migrants débarquent et Cédric et Mélissanne Brisset-Clémenti se verraient bien partir vivre en haut des montagnes. Chacun se fait son film. Il va y avoir du sport et des coups de bâtons ! Une fiction tournée dans le quartier des Teppes à Annecy, et dans les environs, avec 250 acteurs et figurants. OB

Interview :

TROPIQUE

Régresser et perdre de vue la dimension symbolique

 

Mo Gourmelon : En 2012, tu présentais avec Nicolas Boone votre film 200% dans le cadre la Saison Video 2012. Cette fiction participative a été produite par le Centre d’Arts Plastiques à Saint-Fons et tournée dans cette banlieue sud de Lyon.

Déjà ce projet, mené par vous deux, affichait des chiffres impressionnants : 50 acteurs et 300 figurants recrutés lors de castings, parties intégrantes de l’œuvre. Tropique a été réalisé seul. Il poursuit avec détermination la méthodologie des castings, de la répartition des rôles, des répétitions avec les acteurs et enfin le tournage. Qu’est-ce qui a changé en poursuivant cette aventure, seul ?

 

Olivier Bosson : Effectivement, par rapport à 200% on était un de moins, donc cela veut dire plus de choses à faire. D’un autre côté, j’étais loin d’être seul, puisque bien sûr le film s’est réalisé en équipe. En tous cas, il y a une certaine continuité. J’aime beaucoup ce format de fiction avec de nombreux personnages. J’ai toujours un enthousiasme énorme à représenter la société, les liens et comment tout est lié. Comment tous les désirs et toutes les relations s’articulent et finissent par produire ce que l’on appelle la réalité. D’ailleurs le titre de travail de Tropique a longtemps été : « La réalité ougandaise ».

Aussi ce qui a changé entre les deux films, c’est le fait que j’ai accumulé pas mal d’expériences de tournage. Notamment en réalisant le « Forum des Rêves », qui a été pour moi un ouvroir de fiction, une école de fiction qui m’a beaucoup servi pour faire le découpage de Tropique. Je me sentais plus à l’aise. Et puis les problématiques des deux projets sont assez proches : dans le Forum, les personnages partagent leurs rêves, dans Tropique, on peut dire qu’ils partagent leurs fantasmes. Les personnages se font des films et vivent dedans. Du coup, certaines manières de filmer se retrouvent dans les deux, des glissements de plan subjectif à plan objectif.

On accompagne un personnage avec un cadrage assez subjectif - la caméra posée sur son épaule par exemple - puis le personnage s’avance et rentre dans le champ, comme s’il avançait dans ce qu’il imagine.

Mais en y repensant, toute l’action de 200% se déroule déjà dans la tête d’une jeune fille qui apprend son code de la route et imagine une scène d’accident de voiture. Donc, bon.

 

MG : Comment naissent ces types de projet ? 200% à Saint-Fons, TROPIQUE dans le cadre d’une résidence d’artiste 2015 de l’arteppes, espace d’art contemporain de la MJC Teppes Annecy ?

 

OB : Pour 200%, on voulait faire un film de fiction avec comme acteurs des habitants de banlieue. 2010, était un moment de clash entre l’état et les banlieues, avec des discours proprement délirants sur la banlieue. Notre intention claire était de faire bouger les représentations, de témoigner autrement de l’ordre social. Et aussi d’avoir pour le film, une approche assez poétique, se situant nettement dans le champ de l’art, d’où l’importante référence au surréalisme, et plus précisément au « Fantôme de la liberté » de Buñuel auquel 200% fait ouvertement écho. Si bien que pour réaliser le film, nous avons contacté des centres d’art situés en banlieue, et Anne Giffon-Selle du Centre d’Arts Plastiques de Saint-Fons s’est montrée intéressée et nous a accueillis en résidence.

Pour Tropique, je connaissais l’arteppes : une structure d’art contemporain située au sein d’une mjc, donc avec des missions d’éducation populaire, ce qui est peu courant, et qui m’a incité à les contacter pour proposer ce projet de film. D’autant que géographiquement, le territoire d’Annecy correspondait bien avec mes intentions, le lac, les montagnes, des éléments qui font glisser l’histoire vers le conte.

Pour revenir à l’arteppes, je suis sensible à cette configuration originale de centre d’art dans une mjc, et à ses implications. On sait que l’art contemporain s’adresse à une élite, donc cette structure déclare que l’élite qui l’intéresse, est constituée des gens qui fréquentent la mjc des Teppes. C’est une ambition assez belle et audacieuse, à contre courant du populisme. On reconnaît là un trait des villes nouvelles, le côté expérimental des villes nouvelles qui moi me touche. Un centre d’art en banlieue propose une rencontre entre des modes de vies, ceux de l’art contemporain, ceux de la banlieue qui ont en commun de produire des décalages par rapport à la vie normée selon le modèle dominant.

Mon intérêt est sans doute récurrent puisque en ce moment je prépare un film dans la banlieue de Toronto, avec aussi un centre d’art en banlieue, la Varley Art Gallery de Markham.

 

MG : Dans la mission des centres d’art, privilégier les publics de proximité relève d’une évidence. Je parle en fonction de mon expérience personnelle en ce domaine. La question des migrants était donc à l’origine de Tropique. Des documentaires et des fictions ont été tournés dans la Jungle de Calais, dont le seul nom est lui-même suffisamment évocateur. Il y est question de témoigner et de heurter les esprits, de ne pas se satisfaire de l’ignorance. Les médias se focalisent sur les frontières maritimes. Dans ton projet, la montagne constitue une frontière naturelle et les derniers plans du lac rappellent ces images télévisuelles de cadavres dérivant à la surface de la mer. Comment Annecy est-t-il devenu le lieu approprié ? Ce n’est pas forcément le territoire auquel on pense pour évoquer le flux migratoire ?

 

OB : Annecy est devenu un lieu approprié pour de multiples raisons. Je voulais parler des effets de la mondialisation. D’un point de vue géographique, c’est comme si le monde était devenu montagneux. Il se plisse. Comme on le voit avec le TGV, certaines distances à vol d’oiseau se réduisent considérablement et, entre deux gares, des zones entières se marginalisent. Elles deviennent inaccessibles, telles des failles, de vrais trous dans la carte. Le critère c’est moins la distance que l’accessibilité.

 

Et justement, en complément des flux migratoires humains, ce qui m’intéressait, c’est comment la géographie elle-même se déplace, les conditions géographiques migrent. À Annecy, le climat est un migrant. Il n’avait quasiment pas neigé à l’hiver 2014-2015. Aussi : la pollution de l’air devient si forte que l’on déconseille aux gens de faire du jogging en dessous d’une certaine altitude. Donc, les joggeurs prennent leur voiture pour aller trottiner dans l’air pur des sommets. Ou encore : dans la logique de métropolisation, on a créé, - là comme partout ailleurs - une communauté de communes, qui modifie l’ancrage des habitants dans leur environnement. Et particulièrement dans le périurbain semi-rural, où les gens ont l’impression désagréable d’être rattrapés par une métropole qu’ils exècrent. Il y a une tension urbaine super forte autour du lac d’Annecy. On y trouve des mairies FN dans quasiment chaque petite commune. D’autant plus que Genève n’est pas loin. Ainsi les Genevois sont de plus en plus nombreux à venir y acheter des logements. Ce qui fait exploser les prix de l’immobilier. Donc, il y a une prédation immobilière avec ce flux migratoire de riches, et à côté il y a des flux migratoires de pauvres, des banlieues avec des HLM, et puis des migrants qui dorment sous les ponts.

 

En tous cas, cette géographie qui se déplace, ajoute une dimension de farce aux mouvements identitaires. Ils s’accrochent à un territoire qui lui-même change. Et je voulais filmer une tragi-comédie sur la mondialisation et son folklore.

 

Et puis l’arteppes est une mjc de banlieue, située à quelques km de ces paysages majestueux avec vue sur la chaîne du Mont Blanc. Pour le film, le paysage de montagnes et de lacs est un décor formidable et puissant. Il rassemble des éléments que l’on trouve dans des contes : la forêt où le héros part et disparaît. Le lac qui est un lieu de rédemption. Une géographie narrative en quelque sorte.

 

Je connaissais donc l’arteppes. Et j’avais en tête les grandes lignes du film, quand j’ai pris contact avec Olivier Godeux pour lui faire part du projet et discuter d’une possibilité de résidence. Puis, j’ai fait un premier temps de recherches et de repérages à Annecy, l’été 2013, grâce au soutien de la société de production L’image d’Après. L’année suivante en 2014 a eu lieu la résidence à l’arteppes. Les choses sont devenues de plus en plus concrètes. Le scénario s’est précisé. Je l’ai écrit pendant la résidence, en fonction des diverses personnes que j’ai interviewées pour préparer le film : agents immobiliers, médiateurs, psychologues, géomètres, religieux, sportifs, photographe de montagne, élus et des habitants du quartier des Teppes. Donc, j’ai été à l’initiative de Tropique. Mais pour le film suivant, Dents de Scie, les circonstances étaient exactement contraire. C’est la Biennale de Design de Saint-Etienne qui m’a invité et qui m’a commandé le film.

 

MG : C’est incroyable cette violence ouverte et assumée. Tout d’abord le javelot dans la précision de ces lancers impitoyables ! Puis le repli en forêt et ses règlements de compte en chaîne, pour une cause dérisoire.

 

OB : Je voulais filmer les pulsions des personnages, les pulsions diverses qui accompagnent la mondialisation. Et comme on l’entend dans les discours de ces dernières années, il n’y a pas que de l’amour. Donc dans le scénario, j’ai décidé de prendre au pied de la lettre des expressions comme « se mettre à la place des migrants », ou « se faire un film », « aller vivre en haut des montagnes ».

 

Et Annecy est une ville où la pratique sportive est intense et variée : cyclisme, course d’orientation, lancer de marteau, course d’aviron, plongée en apnée, escalade, saut sans parachute en wingsuit ! On fait ici des activités pour le fun alors que d’autres le font pour leur survie. D’ailleurs, une ou deux fois, j’ai eu l’impression d’être dans un immense camp d’entraînement.

 

Dans le film, cela a donné ce côté sauvagerie Decathlon. Les personnages sont pris dans des formes de radicalisation de la pratique sportive. S’ils tirent à l’arc, s’ils jettent un javelot, c’est pour atteindre quelqu’un. Quand ils courent, c’est pour attraper quelqu’un, ils le coursent. Ils régressent et ils perdent de vue la dimension symbolique.

 

MG : Tu utilises aussi l’expression courue de « vie de merde ». Comment est venue cette partie du film de ces trois adolescentes se prélassant au bord du lac jusqu’à endurer la précarité et l’exclusion, l’effacement d’une migrante ? C’est vrai que là aussi il y a la concrétisation des scènes imaginaires qui se rapprochent du dispositif du « Forum des rêves ».

 

OB : On est tous de plus en plus confrontés avec des bouts de monde dont on ne peut pas faire la synthèse. C’est abominable que chaque jour des prisonniers syriens se fassent écorcher vif dans les prisons de Damas. Comme disait Serge Daney, on vit en permanence en situation de non assistance à personne en danger.

 

Dans le film, j’ai essayé de mettre en scène des collages de situations. Pour cette scène de plage, on a la plage côté géomètres, la plage côté trois adolescentes en sortie périscolaire, la plage côté migrants qui débarquent en radeau, et la plage côté sécurité baignade qui les arrêtent.

 

Face à ce choc de situations, les trois adolescentes ont des réactions très différentes, entre rejet brutal et empathie, elles débattent et essaient d’imaginer comment agir. C’est la fiction : imaginer des manières d’agir, envisager des scénarios possibles, des conséquences. Oui, je m’intéresse beaucoup à toutes ces sortes de fictions que n’importe qui se fait, dans la vie courante, pour envisager l’avenir, étudier des possibilités, que ce soit comme ici ou dans les rêves.

Donc si on revient à cette plage : Orchidée, 13 ans, ses deux copines lui reprochent d’être égoïste, d’être incapable de se mettre à la place des gens. Alors un peu plus tard, elle va essayer : elle va se mettre à la place d’une migrante. Et le film se poursuivra dans ce qu’elle imagine. Puis on passera à ce qu’imaginent d’autres personnages. Et ainsi de suite dans un scénario en emboîtements. À ce sujet, j’aime beaucoup le livre de Victor Chklovski Sur la théorie de la prose, Ed. L’âge d’homme, Lausanne, 1973.

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