2015

QUENTIN ET ZUM
Camille Holtz
Ombline Ley

Clarisse Hahn a participé à la Saison Vidéo en 2005 en y présentant deux de ses films Les Protestants, 2005, et Karima, 2003. Aujourd’hui, elle est aussi enseignante à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, ENSAD, Paris. Depuis son arrivée des étudiants candidatent à la Saison Vidéo se recommandant de son enseignement. Il est frappant de voir à quel point le questionnement des films de Clarisse Hahn sur les communautés, les clans, le genre, la résistance, la lutte, habitent les réalisations des étudiants qu’elle a accompagnés, tout en les mettant sur la voie de leurs propres univers. C’est très certainement la condition d’un enseignement réussi. Ainsi le film de Camille Holtz pourrait se rapprocher des Protestants et Cavernicole d’Ombline Ley de Karima, tout en définissant leur propre champ. Ce sont deux films de fin d’études. Enfin, Camille Holtz et Ombline Ley ont fondé à l’ENSAD : Nou Films collectif et nous le présente.

Camille Holtz

L’inutile, 2014, 32 mn

Production : ENSAD, Paris

Grendelbruch, un village en lisière de forêt où le travail manuel et la force physique sont les modèles de masculinité. Quentin, 19 ans, est mal à l’aise au contact de cet environnement traditionnel qui ne lui convient pas et qui l’oppresse. C’est un rêveur en quête d’une autre existence que celle proposée par son entourage. CH

 

Ombline Ley

Cavernicole, 2014, 29 mn 51

Production : ENSAD, Paris

On appelle cavernicoles les espèces souvent peu connues qui ne survivent qu’en milieu souterrain. À travers le portrait d’un personnage, Zum, le film traverse trois mondes à part, en marge de la normalité. Une déambulation dans l’obscurité qui n’a pas de but, si ce n’est la recherche d’une certaine forme de liberté et d’individualité. OL

 

Mo Gourmelon : Au générique du film L’inutile tous les protagonistes portent votre nom de famille, Holtz, comment avez-vous construit le scenario de votre film ?

 

Camille Holtz : Dans L’inutile, je filme certains membres de ma famille et le village dans lequel j’ai vécu avant de m’installer à Paris. Quentin est mon petit frère et son père est également le mien. Celui qui conduit un camion (Matthieu) et celui qui chasse (Xavier) sont mes petits cousins.

Au départ, le film devait être le portrait d’un ami d’enfance chasseur. Le jour où je m’apprêtais à filmer une battue, avec mon frère comme assistant, les chasseurs nous ont joués un mauvais tour en nous laissant tous les deux pendant 4 heures dans un mirador. Impossible donc de filmer la chasse. J’ai commencé à filmer le visage de mon frère, ses mains frottant ses pieds gelés par l’attente, puis lui qui marche maladroitement dans la forêt avec l’imper de mon père trop grand pour lui. En regardant les rushes, je me suis aperçue que j’avais envie de le filmer, lui, sa fragilité, sa résistance discrète et sa quête de liberté.

Pour montrer que Quentin est un jeune homme qui absorbe les chocs, qui résiste comme il peut à ceux qui maintiennent les règles établies en place, j’ai ajouté mes deux cousins qui représentent, d’une certaine manière, la possible relève des adultes pragmatiques qui sont volontairement absents dans le film. Heureusement, Matthieu et Xavier sont sincères et touchants et je pense que le spectateur est libre de s’identifier à eux, d’entrer dans leur univers autant que dans celui de mon frère.

Les garçons savaient que je voulais faire un film sur les différentes manières dont on peut devenir un homme dans un village. On en a discuté par texto et Matthieu et Xavier m’ont fait des propositions  concrètes pour mettre en scène leurs passions des camions et de la chasse.

Dans la scène où Matthieu conduit un camion, c’est lui qui a eu l’idée de s’entraîner à faire les vérifications des règles de sécurité comme ce qui est demandé le jour de l’examen du permis et par hasard notre grand père est venu le gronder. Cela me convenait parce que je voulais que l’on se rende compte qu’il était sérieux et qu’il avait déjà assimilé les gestes d’un routier qui fait consciencieusement son travail alors qu’il n’a que 15 ans.

Xavier a construit l’abri d’où il prend des photos de biches spécialement pour le film. Puis il m’a parlé de la grande cabane qu’il était en train de construire dans la forêt. Je l’ai suivi sans savoir que sa cabane était aussi ambitieuse et qu’il était autant à l’aise dans la nature.

Pour la scène du fusil, j’ai emprunté une carabine à un oncle et j’ai demandé à Xavier qu’il explique aux autres comment l’arme fonctionne. Je pensais qu’ils essaieraient de trouver des balles pour s’entrainer à tirer comme dans les histoires de mon père où il me raconte, qu’enfant, il tirait directement sur le mur de la cave et sur des objets près de l’atelier où sont garés les camions. Mes cousins et mon frère sont plus sages. Je n’ai pas réussi à leur faire faire de bêtises.

Avec la voiture que le groupe pousse, j’ai eu beaucoup de chance. Quand mon père et mon frère ont voulu déplacer la Maserati pour la ranger au garage, mes cousins sont arrivés à vélos pour les aider. 

 

MG : Ainsi la réplique des cousins « On est des Gitans » est complètement imprévue ?

 

CH : La réplique, « On est des gitans » est totalement improvisée. Je n’ai écrit aucun dialogue à l’avance. Je donne aux garçons des indications sur les actions que je souhaite qu’ils effectuent, puis je les laisse parler comme ils l’entendent. En sachant que je choisi des situations, des lieux où je sais en avance (parce que je les connais bien) de quoi ils vont parler. La scène avec la Maserati est particulière car tout s’est enchaîné à merveille, les gestes, les dialogues. J’ai eu de la chance et j’étais prête avec ma caméra !

Au final, chaque scène est un mélange entre mes observations, mes instructions et ce que les personnes veulent faire et dire. Car même s’ils sont de ma famille (où parce qu’ils sont de ma famille), ils résistent. 

 

MG : Contrairement à Camille vous ne filmez pas des proches mais Zum un personnage singulier que l’on suit dans ses périples souterrains mais aussi dans une relation fort attachante avec sa mère, moments avec lequel on peut être avec lui en empathie si l’on n’est pas familier avec les milieux dans lesquels il s’affiche.

 

Ombine Ley : J’ai rencontré Zum lors d’une balade dans les anciennes carrières de Paris. Son allure et sa manière d’être me donnaient envie d’en faire un personnage. J’ai découvert sa manière de vivre : l’obscurité de son appartement, parfois totale quand l’électricité avait été coupée, sa relation avec sa famille restée en Martinique, ses costumes correspondant aux différents milieux qu’il fréquente : du t-shirt « Skinhead », à la jupe de latex ou aux cuissardes. J’avais déjà tourné des scènes imaginées d’après ce qu’il m’avait dit de lui : la scène du tatouage, du vernis à ongles, la teinture de la crête pour laquelle il m’a attendue ou la scène finale du bouquet, à laquelle j’avais pensé après avoir goûté à son rhum à la rose.

Puis j’ai décidé de filmer ses mondes tels qu’ils étaient en intervenant beaucoup moins sur le réel, d’en donner ma vision en même temps que je les découvrais et que je m’interrogeais sur eux. J’ai dû simplifier mon dispositif lors du tournage pour qu’il ne soit pas trop intrusif, dans les catacombes, par exemple, où j’étais seule avec les personnes que j’accompagnais.

Je m’intéresse particulièrement aux réalités de substitution constituées de jeux de rôles, de changements de peau, d’un ordre presque carnavalesque, quand le banquier enlève son costume de caniche royal, et l’instituteur retire ses cuissardes mouillées.

Le projet est né d’une certaine fascination pour cette résistance organisée contre la normalité, ce refus de l’uniformisation standard qui passe finalement toujours par une identification à un autre groupe et à son monde parallèle. Des milieux hermétiques où les règles sont différentes, dans lesquels on doit réussir à se faire accepter pour pouvoir témoigner de son existence.

J’envisage ce film comme une interrogation, à propos de la difficulté de trouver sa place dans le monde, à travers le rituel physique ou le comportement social.

 

MG : Justement concernant ce registre, je trouve très étonnant que Zum qui se donne beaucoup de libertés concernant son apparence commente le costume assez sage de carnaval de sa mère et tout en discutant avec elle de vernis à ongles. Vous évoquez des scènes jouées, puis de longues immersions, comment vous situez-vous lors de ces échanges skype ?

 

OL : Il y a plusieurs manières d’interpréter cette scène, et je ne sais pas vraiment ce que pensait Zum du costume de sa mère. Mais je trouvais qu’elle montrait deux différentes manières de concevoir le travestissement, d’un côté comme un reflet de la personnalité et de l’appartenance à un certain groupe, et de l’autre simplement un changement de peau soudain et éphémère, de ceux qu’on vit au carnaval, soupape de sécurité de la société.

 

MG : Vos deux films ont été réalisés en dernière année de l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs. Ils sont fortement empreints tous les deux d’une écriture documentaire même si vous précisez que certaines scènes étaient jouées et dirigées. Avaient-t-ils un cadre d’inscription dans les enseignements que vous avez reçus ?

 

CH : Pour l’enseignement vidéo et l’écriture du mémoire, on a toutes les deux été suivies par Clarisse Hahn. Elle nous a aidé à construire nos films en amont, à les structurer et surtout à monter les rushes. Je pense que j’aurais été attirée par le documentaire quel que soit l’influence de mes professeurs car ma propre imagination me semble moins riche et subtile que celles des personnes dans les lieux et les actions qui existent et que je peux observer autour de moi.

 

OL : Nos deux films comportent des scènes tournées à la manière de la fiction, car c’est une autre manière de raconter le réel, à travers les souvenirs et les idées que l’on s’en fait. On s’éloigne donc parfois souvent de la réalité, pour soudainement réaliser notre justesse, une fois le film terminé. Ayant eu Clarisse Hahn donc comme professeur, j’ai dû suivre une influence dans mon rapport au documentaire.

 

MG : Les deux films se réclament du Nou Films collectif, pouvez-vous le présenter ?

 

OL : Le collectif Nou est un regroupement d’artistes, photographes et réalisateurs de films. Il a été créé par quatre anciennes étudiantes de l’ENSAD aux affinités communes : Caroline Capelle, Camille Holtz, Anaïs Bachmann et Ombline Ley, qui travaillent ensemble à l’élaboration de nouvelles formes d’écriture filmique.

Chaque film réalisé par le collectif nourrit une recherche autour d’une certaine vision du réel. Souvent tournés avec une équipe réduite, ils sont le reflet d’une interrogation sur l’individu et la compréhension de ce qui le définit dans le monde actuel, que ce soit un groupe d’adolescents alsaciens, un jeune adulte qui navigue entre différents milieux underground, une adolescente en week-end chez son père, un fan de metal esseulé...

Le collectif comprend aujourd’hui de nouveaux artistes : Sébastien Pons (compositeur et musicien), Stanislas Cadéo (réalisateur et chef opérateur), Juliette Angotti (photographe et vidéaste), et organise des projections communes de leurs différents films, et des expositions de leurs travaux.

 

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