DIANE SARA BOUZGARROU

Rencontre avec l'artiste

 

Jeudi 03 octobre 2019 à 14h00 à l'ESAAT – Hauts de France, 539 Avenue des Nations Unies, Roubaix, après la projection de son film Je ne me souviens de rien, 2017

RESTER LA-BAS OU PARTIR ICI ? 

 

 

En 2013, la Saison Video sélectionnait le premier film performé de Céline Ahond : « Dessiner une ligne orange », 2011, dans un programme en ligne sur saisonvideo.com intitulé « Avis à la population ». Projeter son récent et dernier film performé « Rester là-bas ou partir ici ? », 2018, est l’occasion d’envisager ses projets successifs, ses investigations qui débordent largement les seuls lieux d’art pour aller à la rencontre d’individus et composer des séquences qui ne cessent de se faire l’écho l’une de l’autre.

 

Le projet de Céline Ahond questionne les notions de territoire, d’individu, de « l’ici et maintenant » et du déracinement, en allant à la rencontre de plusieurs communautés gravitant autour de Montreuil, Bobigny, Ivry-sur-Seine, Issy-les-Moulineaux. L’artiste propose des ateliers pour créer un échange où le langage et la parole reprennent une place prépondérante. Pour ce faire, tout le monde s’engage dans la fabrication d’objets en carton. Des doubles d’objets du quotidien qui permettent habituellement de prendre la parole, de la capter ou de la transformer : micros, caméras, photocopieurs, enregistreurs, barres d’audiences ou isoloirs de bureaux de vote. En figurant la réalité, ils deviennent les accessoires de témoignages : les outils sont littéralement (re)pris en main et la parole appuie son existence sur leur manipulation.

Entretien :

 

Céline Ahond

Ce qui nous dépasse et traverse notre époque

 

Mo Gourmelon : « Rester là-bas ou partir ici ? » est présenté au générique comme un film performé de Céline Ahond. Je suis très impressionnée par ta présence physique, ton immersion, ton jeu d’autant plus si la devise consiste à « jouer à faire semblant pour de vrai ». De la simulation à l’action, du corps à corps à l’écoute concentrée, le corps performant attire d’autres partenaires et les invite à se joindre à toi. Comment s’est agencé ce projet dans ces contributions successives ?

Céline Ahond : J’ai toujours cette double question à résoudre : comment allier la survie matérielle à l’autonomie artistique ? J’invente des cadres concrets et ancrés dans la réalité, tout en gardant mon indépendance artistique. Cette place d’artiste n’est pas anodine, elle nomme la création artistique comme le lieu d’une liberté à préserver.

Au début de mon parcours, je pensais comme alimentaire le fait d’accepter des interventions scolaires que toutes structures subventionnées se doivent de faire pour médiatiser les œuvres exposées. Très vite, j’ai senti le lien à ma démarche, en travaillant avec des équipes souvent passionnées par les enjeux de transmission. Et vite, je me suis emparée de tous ces dispositifs.

MG : Peut-on considérer cette période initiale comme une sorte de zone d’ « entrainement » ?

CA : J’ai alors directement postulé et obtenu des résidences en milieux scolaires. J’ai toujours enrichi mon statut d’artiste, au travers d’une expérience humaine, de terrain, en lien avec des animateurs, des enseignants, des services pédagogiques de centres d’art, des associations, des centres sociaux et de soins. Plus qu’un entrainement, ce temps était celui où tout était là, et qui se révélait dans le faire, tout en me construisant en tant qu’auteur. Les choses vécues et ce qui en ressortait, relevaient pour moi de la performance.

En 2010, j’ai revendiqué réaliser, pour le collège Pierre de Ronsard à Mer dans le Loir et Cher, l’œuvre de 1% artistique : « J’aimerai pouvoir apprendre en bougeant », à partir de la rencontre humaine performée avec les élèves. Alors que ce 1% artistique se finalisait, je réalisais mon premier film performé de 15 minutes : « Dessiner une ligne orange », à Lusignan, avec des habitants et des travailleurs de La communauté de communes du Mélusin dans le Poitou-Charentes. Pour ces deux projets, il n’y a pas de documents de performance, ni de captation ; mais des œuvres autonomes dans lesquelles la performance continue de rester opérante, même une fois passée et accomplie.

C’est en 2016, que j’obtiens pour le collège Pierre Curie à Bondy le 1 % artistique : « Jouer à faire semblant pour de vrai », dont il en ressort trois murs verts pérennes. Ils ont été peints par l’entreprise That’s painting et les collégiens pendant leur stage de 3ème. Devant ces trois murs, des performances sont filmées. Un livre, mis en page avec Valérie Tortolero, a été édité en 1000 exemplaires. L’édition et le film performé d’1 heure ont vraiment affirmé mon travail et la façon dont mes projets se réalisent.

MG : Comment émerge le projet « Rester là-bas ou partir ici ? » dans cette somme quasi ininterrompue d’expériences ?

CA : Pour ce film performé, je me trouvais dans une nouvelle urgence : rebondir aux conséquences économiques en termes de charges après le 1% artistique précédant. Et ne pas laisser la machine s’emballer, à devenir une forme vide, qui se répète, à satisfaire la demande de produit artistique au service d’un art qui ne comblerait qu’un incomblable du marché. Comment ne pas se répéter ? Mais bien ouvrir des années d’expériences, pragmatiques, matérielles, administratives, humaines, de rencontres, de territoires et évidemment artistiques. Ce film performé découle des expériences et des œuvres qui le précèdent.

 

Tout cela est intimement lié à un parcours de vie à inventer. Un nouveau projet émerge toujours de cette nécessité là, pour inventer quelque chose qui n’existe pas et pour franchir une réalité passée. Tout cela est très instinctif et exigeant. Cela demande une grande patience, de l’ouverture et une confiance en la vie en général. Il me fallait déplacer des lignes de quelques degrés, trouver une issue, passer une barrière, tout en restant libre. Cela peut paraître romantique, mais l’énergie que je convoque est celle de la survie. J’invente les choses, tant économiquement qu’artistement, en m’appuyant sur des souvenirs restés ancrés dans le corps. Il y a quelque chose de l’enfance qui se reformule, quelque chose de la surprise et du désir à vivre.

 

C’est avec l’aide très précieuse, pour l’écriture des projets, de Marie-Charlotte Gain-Hautbois que j’ai formulé le projet « Rester là-bas ou partir ici ? ». Nous l’avons envoyé au Maire de Montreuil, puis à la DRAC, à la FNAGP, à Est-ensemble, au CNC, à INpact, à l’école préparatoire les Arcades de Issy-les-Moulineaux… Pendant un an, je suis allée de rendez-vous en rendez-vous, pour retrouver de l’argent et reconstituer notre équipe de travail. Et c’est à ce moment même que Julie Pellegrin m’a proposé de concevoir l’exposition « Au pied du mur au pied de la lettre », au centre d’art contemporain de la Ferme du Buisson à Noisiel. Au bout d’un an, soutenue à tout point de vue, j’étais prête à me relancer dans un nouveau film performé.

 

MG : Comment avez-vous associé la diversité des partenaires ?

 

CA : La méthode serait de rester vivante. Les lieux du travail constituent le cadre de réalisation. Et c’est à moi de créer ce lien entre différentes structures et de coordonner des logiques et des priorités parfois très éloignées : la maison des femmes Thérèse Clerc de Montreuil, l’association Vie et Cité à Bobigny, le Tribunal administratif de Montreuil, le centre d’art, l’école préparatoire… Les choses avançaient dans une lenteur fulgurante : tout restait très vivant. J’ai ma nécessité personnelle à faire œuvre et je l’ouvre aux nécessités rencontrées. À chaque fois les choses sont très tendues. Je propose un cadre artistique qui vient se glisser dans un autre cadre, social, juridique, pédagogique... Et ensemble, nous parcourons ce chemin de l’inconnu et de la rencontre, qui pour moi reste la garantie d’un désir à travailler.

 

Ensemble, nous sommes surpris de ce qu’il advient. Car ce qui va être dit, performé, inventé, relève d’une transformation réciproque. Tout est bien écrit, pour préserver mon projet initial et la confiance des financeurs, mais tout reste libre, ouvert et possible. Faire ce métier est une chance inouïe. Par exemple, pour obtenir cette salle de tribunal, j’ai cherché pendant presque 6 mois avec le soutien de la Ferme du Buisson. À chaque fois, j’allais visiter les salles, je rencontrais les greffiers, tout semblait enthousiasmant. Et l’autorisation n’était pas accordée par les instances supérieures pour diverses raisons. Une fois l’accord du Tribunal de Montreuil finalement obtenu, il a fallu trouver la date à laquelle toute l’équipe technique était disponible. Et enfin, voir quelles participantes de la maison des femmes seraient prêtes à venir prendre cette parole. Le matin même, je ne savais pas qui pourrait être là ou pas. Nous n’avions pas de scénario appris par cœur et répété. Mais à la place, plus d’une année de partage et de rencontre, une année de confiance, suffisamment forte et construite, pour être disponible à laisser arriver ce qui devait arriver.

 

À travailler comme cela, je prends de réels risques. Mais je persévère, car c’est là que se trouve la dimension performative. Et c’est là que je sais que je ne fais pas du mauvais cinéma, ou du documentaire superficiel. Ce que j’attrape dans mon travail reste vivant. Il y a une sorte d’exigence instinctive qui me sert de boussole à toutes les étapes : à l’écriture, au moment de la performance, et puis au montage.

 

MG : Tes performances revendiquent l’aspect collaboratif avec les protagonistes que tu rencontres dans les contextes particuliers et spécifiques de tes interventions. Appelles-tu aussi des artistes ?

 

CA : Je suis allée voir Cécile Bicler, qui est artiste et dont le rapport aux images est très puissant. Elle a un vrai talent pour associer et faire parler des images entre elles. Je lui ai apporté un disque dur rempli d’une année d’images, parfois filmées au téléphone portable et que j’avais aussi attrapées au vol. Et parfois elles étaient plus construites, quand nous avions fait semblant de faire du vrai cinéma avec toute une équipe technique. Cécile a tout regardé, parfois en s’ennuyant, pour que surgisse son étonnement. Elle n’a gardé qu’une partie des images. Et nous nous sommes lancées ensemble pour monter. Et par la suite, nous allions retrouver des images parfois laissées de côté au début. Elle est même venue rencontrer les jeunes de Bobigny et la partie qui concerne les zombies vient de sa passion pour le cinéma d’horreur. Dans tous les projets que je porte, je laisse chacun s’épanouir et s’emparer du cadre pour le transformer.

 

Ce travail de montage avec Cécile Bicler était très instinctif et organique. Ensemble, on a donné une forme très libre à ces temps de vie construits dans ce « Jouer à faire semblant pour de vrai ». J’arrivais le matin sans savoir ce qui allait s’écrire comme montage. J’ai l’impression que tout mon travail devient la construction d’un cadre, lui même dans d’autres cadres, suffisamment fort et solide pour que dans les espaces entre ces cadres adviennent l’inconnu, la surprise, l’inattendu qui sont pour moi simplement ce que j’appelle le désir. Lefèvre Jean Claude illustre bien ce lieu de résistance quand en homme sandwich cible, il reporte cette phrase de Francis Picabia : « Pour que vous aimiez quelque chose il faut que vous l’ayez vu et entendu depuis longtemps tas d’idiots ».

 

Le secret du fonctionnement, aura été probablement la réalisation des objets en carton. J’arrivais dans tous ces endroits et je proposais que nous fabriquions avec du carton, que je trouvais dans la rue en chemin, ce dont nous avions besoin pour prendre la parole. Au début cette fabrication n’était pas filmée. Elle était juste performée : le temps de prendre nos marques, de nous comprendre, de proposer cette place d’artiste dans des lieux qui parfois n’ont pas de rapport à l’art, dans leurs activités courantes. Et puis petit à petit, j’ai introduit le rapport à l’image. Le carton est ce qui me permet de faire représentation de là où je parle. Sa manipulation associée au langage, c’est du rapport au corps donc à l’Autre ; c’est du rapport entre les corps eux-mêmes dans des locaux, dans des quartiers, dans des villes, dans un pays, dans une société, dans une politique… dans un rapport au monde par jeu de ricochets. Quand je propose aux participants de faire avec moi semblant pour de vrai, je leur dis qu’il faut que l’on fasse une œuvre, sinon je perds mon métier. Et pour moi une œuvre c’est ce qui va permettre de mieux voir la vie. Qu’est ce que nous pourrions dire ensemble qui va créer la place possible à un regardeur de devenir notre spectateur. Et cette place de l’Autre comment la concevons-nous ensemble ? Comment ce spectateur inconnu nous l’associons à notre travail, nous n’en faisons pas un voyeur de nos questionnements, mais comment l’embarquer lui aussi dans notre quête de réponse. Plus que collaboratif, je dirais que ce que j’essaie de faire de ma place d’artiste c’est de créer du lien entre financeurs, responsables de lieux, participants, monteuse, spectateurs : du lien entre plusieurs Autres.

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