THIERRY VERBEKE

Rencontre avec l'artiste

SAISON VIDEO 2018

VENDREDI 30 Novembre 2018 à 18 H 30.FRAC GRAND LARGE – HAUTS DE FRANCE,

503 Avenue Bancs de Flandres, 59140 Dunkerque, en collaboration avec L’ÉCOLE SUPÉRIEURE D’ART DU NORD – PAS DE CALAIS (DUNKERQUE/TOURCOING) 

Thierry Verbeke a participé aux premiers programmes en ligne de la Saison Video. S’interrogeant sur le réel, il présentait en 2008, Ida réalisée en 2005 au lendemain des attentats de Londres. Sa fille s’amuse à sauter sur un muret qui s’avère être, en réalité, un bloc de ciment destiné à barrer le passage aux voitures piégées. Le sautillement innocent de la fillette s’estompe.

La rencontre avec Thierry Verbeke s’articule autour d’une œuvre récemment acquise par le FRAC Grand Large – Hauts de France. Dans le film L’Avenir nous appartient, 2016, l’artiste remonte le temps dans un échange insolite et gracieux. Thierry Verbeke propose de démonter et remonter à l’identique l’enseigne L’AVENIR du local syndical des dockers à Dunkerque. En contrepartie, les dockers lui parlent de l’histoire du lieu, de leurs vécus et expériences. Une sociologue complète ces témoignages directs. Un geste généreux pour plonger dans l’univers du travail et de ses luttes. Car tel est énoncé dans le film : « L’avenir appartient à ceux qui luttent ».

Thierry Verbeke

L’Avenir nous appartient,

2016, 8 mn 35

Collection FRAC Grand Large – Hauts de France

L’Avenir, est un local syndical à Dunkerque occupé par les anciens dockers aujourd’hui retraités. Mais l’Avenir est aussi une enseigne qui a été installée sur la façade du bâtiment lors de sa construction dans les années soixante. Depuis, elle a subi les outrages du temps, s’est fissurée et était à deux doigts de tomber, lorsque je l’ai aperçue pour la première fois en 2013. Comme un écho, l’Avenir que l’on nous avait promis radieux, trouvait là une illustration de son délabrement actuel. Après avoir rencontré les usagers du lieu, j’ai proposé de procéder à l’échange de leur vieille enseigne contre une nouvelle fabriquée à l’identique. La vidéo « l’Avenir nous appartient » documente cet échange et tente de retracer à travers une série d’interviews, l’histoire du lieu et des luttes sociales qui lui sont liées. TV

 

Le film de Thierry Verbeke L’Avenir nous appartient sera présenté en ligne dans le programme « Le temps ce grand sculpteur »  avec les artistes Elizaveta Konovalova, Eléonore de Montesquiou et Pierre Gaignard, sur saisonvideo.com, du 31 octobre au 13 novembre 2018.

Entretien :

Thierry Verbeke

Télescopage des points de vue

 

Mo Gourmelon : Tu nous a habitués, à travers tes films précédents, à nous interroger sur ce que l’on voit. Ce que l’on y perçoit, dans un premier temps, n’est pas forcément ce qui s’y passe. « L’Avenir nous appartient » part du réel. Tu repères sur un bâtiment, à Dunkerque, une enseigne porteuse d’un message sans doute prometteur : L’AVENIR. Mais celle-ci est délabrée en porte-à-faux de son message. Comment dès lors décides-tu d’influer sur cet AVENIR ?
 

Thierry Verbeke : C’est vrai que dans bon nombre de mes vidéos précédentes, j’essaye de déconstruire des habitudes de lecture des images, pour amener le doute, susciter la vigilance de la part du spectateur. Mais cette vigilance ne s’applique pas qu’aux images. En 2000, dans ma vidéo ANPE CONCEPT CAR (1), je réagissais déjà à la baisse supposée du nombre de chômeurs, annoncée dans les médias, en réalisant une performance dans la ville de Rennes. Dans cette vidéo, on pouvait voir une voiture aux couleurs de l’ANPE, surmontée de hauts parleurs qui diffusaient un remix de « siffler en travaillant » à travers la ville. Il s’agissait pour moi de proposer une réponse, à la baisse supposée du nombre de chômeurs inscrits sur les listes de l’ANPE. De ramener les chômeurs non pas vers l’emploi mais vers l’organisme chargé de les comptabiliser et ainsi de formuler des doutes sur la réalité de cette baisse. 

Quand j’ai découvert l’enseigne de l’Avenir, je l’ai d’abord photographiée. Je suis né en 1970, une époque à laquelle l’avenir pouvait être envisagé comme source de progrès sociaux et scientifiques. Les enfants d’aujourd’hui n’ont plus ce rapport à l’avenir. La plupart d’entre eux le considère comme anxiogène.

La science est devenue source d’inquiétude et l’idée de crise sur le long terme s’est imprimée dans l’inconscient collectif. Le délabrement de l’enseigne était donc, à mes yeux, une traduction symbolique de cet état de fait. Petit à petit, l’idée de réparation symbolique justement s’est imposée. L’enseigne étant en trop mauvais état, pour la réparer, j’ai décidé de la remplacer par une nouvelle réalisée à l’identique.

 

MG : Comment as-tu été reçu dans ce milieu professionnel des dockers ? 

 

TV : Au début, il y a eu, je pense, une forme d’incompréhension : un type qu’ils ne connaissaient pas qui débarque de nulle part et qui propose d’échanger gratuitement, une enseigne qui menaçait de tomber, contre une neuve, c’est louche.  Par la suite, j’y suis retourné régulièrement. Ils m’ont parlé de ce bâtiment, comme d’un lieu de vie incroyable. Par le passé, il accueillait des

A.G., des banquets, des galas de boxe, des concerts et même des enterrements. On y trouvait également une cabine de projection de cinéma, qui sera par la suite transformée en labo photo, ainsi qu’un bar et une bibliothèque… Sur les murs s’affichaient de nombreuses photographies qui, à leurs façons, retraçaient 50 années de luttes syndicales. Ce lieu de vie fédérateur, comme le dit José dans la vidéo, leur avait permis « d’être forts ensemble ». En acceptant ce geste d’échange, les dockers m’ont fait d’une certaine façon dépositaire de leur vieille enseigne, mais également de leur histoire. J’ai pu comprendre grâce à eux que la symbolique à l’œuvre, dans cette enseigne défraîchie de l’avenir, dépendait de celui qui la regardait. 

 

MG : Tu as dû enregistrer une somme importante de témoignages, pourquoi avoir choisi un format court ? Comment as-tu défini l’organisation du montage ? Avais-tu une idée préconçue ou s’est il construit au fil des rencontres ? 

 

TV : C’est une manie chez moi. J’ai commencé à faire de la vidéo en réalisant des formats qui ne dépassaient pas les 3 minutes. Depuis, j’ai « progressé », mais j’ai toujours une préférence pour les formats courts, peut-être par souci d’efficacité. 

 

L’histoire des dockers et de ce bâtiment constitue une matière très riche, trop riche peut être et la difficulté était d’accepter de ne pas être exhaustif. Il fallait rendre compte du geste d’échange, le situer dans un contexte tout en acceptant de faire l’impasse sur de nombreux éléments.

 

Pour le montage, j’aime bien l’idée de « télescopage des points de vue » que j’avais déjà expérimenté précédemment dans une vidéo nommée « meeting » (2). Cette vidéo présentait le contre champ du meeting de Marie-Georges Buffet, candidate du parti communiste français aux élections présidentielles de 2007. Nous pouvons y entendre le discours, mais c’est son auditoire que nous voyons, avec au premier plan, mes parents. Ces deux derniers ont par la suite participé à une discussion sur leur engagement politique depuis 1968 jusqu’à aujourd’hui. La retranscription de cette discussion tient lieu de sous-titre « décalé » à la vidéo.

Pour « L’Avenir nous appartient », j’avais prévu, dès le début, de superposer des témoignages audio aux images du démontage et du remontage de l’enseigne. Une façon de partir de mon projet, tout en tenant compte de la parole des dockers et de celle d’Elizabeth Gueuret, une sociologue qui a beaucoup œuvré à la sauvegarde de leur histoire. Cela donne un projet hybride, comme je les aime, entre le constat d’une action et le documentaire.

 

MG : Est ce cet engagement politique de tes parents qui a joué en ta faveur… ? Ou l’as tu laissé sous silence ? Je trouve tes gestes de démontage très appliqués. Peut-on les qualifier de « déposition » ? En effet, tu introduis cette enseigne en mauvais état dans le champ pérenne de l’art.

 

TV : Au début de ma rencontre avec les dockers, je ne leur ai pas parlé de mes « états de services familiaux ». Je l’ai peut-être évoqué par la suite lors de nos discussions, mais je ne m’en souviens pas. Par contre, je leur ai parlé des notions qui traversaient mon travail, mon intérêt pour l’engagement, la communication visuelle mise en place lors des mouvements sociaux, le politique, mais aussi la transmission, le collectif…

 

Ils ont dû sentir que leur Histoire m’intéressait vraiment. Il y a quelque chose de fort et de grand chez eux qui suscite l’admiration. Ce sont des survivants. Ceux qui restent ont survécu, à la pénibilité du métier, aux accidents très fréquents, aux maladies liées à l’amiante ainsi qu’au changement de  statut du métier voulu par Jean-Yves le Drian et Michel Delebarre, maire de Dunkerque de 1989 à 2014. Le but de cette réforme était de casser l’unité des dockers et d’empêcher tout mouvement social. En changeant de statut les dockers ont perdu le monopole de l’embauche. Ils sont désormais subordonnés aux entreprises privées qui les emploient. Dans la foulée, le BCMO (Le bureau central de la main-d’œuvre), l’autre bâtiment phare des dockers à Dunkerque a été rasé. À cette époque, on a essayé de supprimer du « paysage » toute référence directe à leur histoire et aux luttes sociales qu’ils ont menées. Malgré tous ces efforts, il reste le bâtiment de l’Avenir et les dockers retraités qui continuent de s’y rencontrer chaque mardi. Ils s’y battent encore et toujours contre la maladie professionnelle de l’amiante. Le collectif perdure et le bâtiment de l’Avenir reste une référence. 

 

Alors je pense que, même si le métier et les temps ont changé, Dunkerque ne peut pas faire l’impasse sur cette partie de son histoire. Le lieu devrait être classé monument historique. C’est de cette conviction dont découlent les précautions prises lors du décrochage de l’enseigne et mon désir de réaliser une nouvelle enseigne de l’Avenir à l’identique de la précédente. Je suis donc très heureux que la vieille enseigne retourne à Dunkerque pour rejoindre la collection du Frac Grand Large et que par le glissement d’objet d’usage à celui d’objet symbolique, une marche pour la reconnaissance officielle de ce pan d’histoire ouvrière soit gravie. 

 

MG : Comment présentes tu l’enseigne dans un lieu d’exposition ? Aura-t-elle une présentation immuable ? Quel statut a le film par rapport à l’objet déposé ?

 

TV : L’enseigne est présentée au sol en appui contre le mur, un peu comme dans la vidéo, lors de sa dépose du fronton du bâtiment. C’est important qu’elle soit présentée de cette façon et non accrochée au mur. Elle n’est plus « active » et ce mode de présentation le signifie et a du sens. L’enseigne sera donc toujours présentée de cette manière.

 

Pour ce qui est du statut du film, je l’envisage comme fonctionnant de manière  indépendante. Ainsi, il est possible de montrer uniquement la vidéo ou uniquement l’enseigne voire les deux en même temps si les deux objets sont suffisamment séparés dans l’exposition pour éviter un effet de sous titre. 

 

En général, j’aime produire plusieurs pièces sur un même sujet, voire même plusieurs variantes de la même pièce. Ainsi, pour « L’Avenir », j’ai commencé, il y a trois ans, une série de photographies prises pendant le défilé du 1er mai. Cette série s’intitule « (im)mobile » et juxtapose sur la même image les manifestants qui défilent avec ceux qui les regardent du haut des balcons. Parmi les manifestants, on retrouve bien sûr les dockers de l’Avenir qui chaque année renouvellent leur attachement à cet événement symbolique. J’ai également réalisé un frottage à la manière d’un archéologue sur la plaque commémorative posée sur un des murs du bâtiment et qui porte cette phrase : « Aux travailleurs victimes de l’exploitation capitaliste ». Une terminologie qui semble héritée d’un autre âge, mais qui est toujours d’actualité aujourd’hui quand on sait que les veuves des victimes de l’amiante étaient 140 en 2004 et qu’elles sont 710 aujourd’hui. 

Juillet 2018

(1) http://www.exquise.org/video.php?id=964

(2) http://www.exquise.org/video.php?id=2472

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